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Retirer son voile au travail, une décision crève-cœur pour certaines

2 months ago 18

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Nadia (nom fictif) travaille depuis plusieurs années auprès des élèves, dans une école de Laval. Elle est musulmane et porte le voile. Elle ne veut pas dévoiler son identité publiquement par crainte de représailles professionnelles.

Elle a changé de poste avant la dernière rentrée et elle trouve qu’elle le paie cher. Car, comme toutes les personnes embauchées ou ayant changé de poste entre le dépôt du projet de loi 94, le 19 mars 2025, et son adoption le 30 octobre, elle ne bénéficie pas de la clause de droits acquis.

La nouvelle loi élargit l'interdiction du port de signes religieux à l’ensemble du personnel scolaire du réseau public. Je pensais que je serais protégée, mais non. On est venus ici parce que le pays est libéral et qu’il y a la liberté de religion. Mais ils ont changé les règles, déplore Nadia, avec colère.

En décembre dernier, son employeur, le Centre de services scolaire (CSS) de Laval, lui a annoncé qu’elle devait retirer tout signe religieux pour conserver son emploi. Ça m’a choquée, j’ai passé des nuits à me réveiller, confie-t-elle.

À contrecœur, elle a accepté de retirer son hijab à l’école. C’est une mère seule, elle ne pouvait tout simplement pas se permettre de se retrouver sans revenu. J’ai un loyer, des factures à payer. À mon âge, je ne peux pas chercher un nouveau travail. Ma vie est à l’école, j’aime ce que je fais.

Chaque matin, j’ai de la misère à sortir de la maison [sans mon voile]. Chaque soir, je pleure. On nous force à faire quelque chose qu’on ne voulait pas faire.

Un reportage de Fannie Bussières McNicoll à ce sujet sera présenté à l'émission Tout terrain diffusée sur ICI PREMIÈRE dimanche à 10 h.

Autant d’employés ayant retiré leur signe religieux que d'employés ayant refusé de le faire

Au CSS de Laval, l’un des rares jusqu’à présent à avoir appliqué la nouvelle loi dans son entièreté, 45 personnes ont accepté de retirer leur signe religieux.

Radio-Canada révélait récemment qu’un nombre similaire d’employés avaient plutôt refusé de le faire, et qu'ils ont, par conséquent, démissionné ou été retirés du milieu scolaire.

Toutefois, le CSS de Laval n’a pas répertorié les signes religieux qui ont été retirés. Car, tout objet porté en lien avec une conviction ou une croyance religieuse – par exemple un voile, une croix, un kirpan, une étoile de David ou encore une main de Fatima – est considéré comme un signe religieux en vertu de la loi, confirme le Centre de services scolaire.

Le CSS des Mille-Îles, qui a procédé à 12 licenciements d’employés qui ont refusé de retirer leur signe, indique ne pas avoir, pour sa part, comptabilisé le nombre de personnes qui ont accepté de le faire.

La grande majorité des autres CSS n’avait toujours pas informé, il y a quelques semaines, les employés concernés du choix qu’ils devaient faire, même si la ministre de l’Éducation, Sonia LeBel, répète que cette loi est en vigueur et qu’elle doit être appliquée. Au moins 500 personnes de la région de Montréal perdront leur emploi si elles refusent de retirer leur signe religieux, selon nos informations.

Retirer son voile, pour se fondre dans la foule

Khadija, une musulmane qui a porté un voile toute sa vie adulte jusqu’à récemment, n’a que de l’empathie pour les femmes qui, comme Nadia, sont contraintes de choisir entre leurs convictions religieuses et leur avenir professionnel.

Elle a elle-même pris la décision, il y a quelques années, de retirer progressivement son voile, en raison du racisme décomplexé dont elle désirait se protéger.

Son processus de réflexion avait démarré en 2013, alors que la charte des valeurs du gouvernement du Parti québécois proposait d’interdire les signes religieux ostentatoires dans certains lieux. Et son choix s’est cristallisé autour de 2019, avec l’adoption de la Loi sur la laïcité du gouvernement de la CAQ, qui a introduit l’interdiction du port de signes religieux aux enseignants des écoles publiques.

J’avais besoin de ne plus être vue, de ne plus supporter de regards méchants et agressifs, de me fondre dans la foule. Je voulais protéger mes enfants. Et qu’on ne soit plus la cible de cette haine-là.

La réponse récente du candidat à la direction de la CAQ Bernard Drainville au sujet des licenciements entraînés par l’application du projet de loi 94, qu’il qualifiait plutôt de départs volontaires, indigne Khadija. Comment peut-il être autant détaché de la souffrance qu’il crée? Est-ce qu’il est conscient de ça? se demande-t-elle.

Elle n’est toujours pas en paix avec sa décision de ne plus porter le hijab. Je le vis très mal. Il y a du regret, de la culpabilité. J’ai l’impression d’être lâche, d’avoir capitulé, abandonné. C’est une blessure qui n’est pas encore guérie.

M. Roberge lors d'un point de presse.

Jean-François Roberge est notamment le ministre responsable de la Laïcité.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Elle est aussi très critique à l'endroit du ministre de la Laïcité, Jean-François, Roberge, qui s’était demandé tout haut si l’interdiction du port de signe religieux ne pouvait pas donner un coup de main à certaines femmes qui auraient ainsi un prétexte pour se libérer de leur symbole religieux.

Le ministre Roberge ne va libérer personne, insiste Khadija.

On ne se sent pas libérées et délivrées parce qu’il nous a enlevé notre voile. On ne va pas se mettre tout d’un coup à courir les cheveux au vent et à le remercier.

Laisser les femmes faire leurs choix

Saloua, une éducatrice en service de garde en milieu familial de Montréal, vit sa foi d’une manière un peu différente de Nadia et Khadija. Elle ne porte le voile que pour la prière. La séparation entre son travail, laïc, et sa vie personnelle de croyante est importante pour elle.

J’ai été élevée dans un milieu libéral. Ma foi, c’est mon choix, c’est ma vie, c’est entre moi et Dieu.

On arrive au Canada, dans un pays laïc et ouvert d’esprit. Je ne veux pas imposer ma religion dans un pays où j’ai choisi d’aller vivre.

Une femme musulmane qui témoigne dans une garderie.

Pour Saloua, il est important que son espace de travail, une garderie en milieu familial, demeure complètement laïc. Elle n’y porte jamais le voile et fait ses prières avant l’arrivée des enfants ou après leur départ.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Elle n’en demeure pas moins solidaire de ces femmes, comme Nadia, à qui le gouvernement impose un choix déchirant. Quand certaines femmes portent le voile, c’est un choix bien étudié, réfléchi. Tu ne peux pas du jour au lendemain lui dire : "Enlève ton voile." On les met dans une impasse.

Zara (nom fictif), qui porte le voile au quotidien et qui est responsable d’un service de garde en milieu scolaire à Montréal, pense comme Saloua que le gouvernement va trop loin. Elle aussi préfère ne pas dévoiler son identité par crainte de représailles professionnelles.

Je ne vois pas de différence entre ceux qui obligent des femmes à porter X ou Y tenue vestimentaire et ceux qui les obligent à l’enlever. En tant que femme, je dois soutenir le combat des femmes, peu importe leur décision.

Je trouve ça aberrant et inacceptable, dans une société de droit, de priver certaines femmes du droit le plus élémentaire, le travail. Si on est pour la liberté des femmes, on devrait se battre pour que chaque femme puisse vivre sa vie et exercer sa liberté de conscience comme elle l’entend.

Des impacts pour les employés visés… et pour les enfants

Si l’employeur de Zara va de l’avant et applique la clause de droits acquis rétroactive du projet de loi 94, le quart de ses éducatrices pourrait décider de quitter le réseau scolaire, croit-elle. Ça va créer encore plus de pénurie. L’éducatrice qui devrait surveiller 25 élèves va en surveiller 30, 40.

Ces femmes-là étaient des bouche-trous, on les a utilisées quand il y avait de grands besoins de main-d'œuvre. Et on les remercie de cette façon. Je trouve que c’est une régression de droit dans une société démocratique. C’est une honte.

Elle rappelle que, pour le projet de loi 94 récemment adopté, comme pour le projet de loi 9 à l’étude et la Loi sur la laïcité de l'État, le gouvernement de François Legault a invoqué la disposition dérogatoire, pour tenter de se protéger d’éventuelles contestations devant les tribunaux pour violations de certains droits garantis par les chartes des droits et libertés.

S’il avait les bons arguments, le gouvernement, il n’utiliserait jamais la clause dérogatoire, estime Zara.

Le dossier sur le bien-fondé du recours à cette disposition pour la Loi sur la laïcité de l'État sera d’ailleurs entendu dès lundi par la Cour suprême du Canada.

Une femme dans un corridor.

La ministre de l'Éducation, Sonia LeBel

Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel

Le cabinet de la ministre de l’Éducation, Sonia LeBel, invité à commenter le contenu de cet article, répond que les élèves doivent pouvoir apprendre dans un contexte neutre, exempt de signes religieux, et reflétant les valeurs québécoises.

Cette neutralité ne remet pas en question la valeur des croyances personnelles, mais elle fait partie des exigences liées à leurs fonctions professionnelles.

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