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« Montrez-moi les corps »

6 hours ago 4

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J’entends de plus en plus cette phrase chez des personnes qui nient ou minimisent la mort d’enfants autochtones dans le système des pensionnats au Canada. « Montrez-moi les corps », « Déterrez-les », « Prouvez qu’ils sont là ».

À première vue, cela peut sembler presque raisonnable. Nous devons poser des questions sur l’histoire. Nous devons exiger des preuves. Je suis universitaire et je crois profondément à l’importance des faits. Mais il y a quelque chose d’étrange dans cette demande, parce que les preuves existent déjà. Elles existent depuis très longtemps.

Le Centre national pour la vérité et la réconciliation tient le Registre commémoratif national des élèves, qui documente des milliers d’enfants morts ou disparus dans le système des pensionnats. En septembre 2025 seulement, les chercheurs ont confirmé 1143 nouveaux noms après avoir examiné des témoignages de survivants, des documents historiques, ainsi que des informations provenant de familles et de communautés.

Ces noms n’ont pas été inventés des décennies plus tard. Ils proviennent de documents gouvernementaux et religieux, de certificats de décès, de registres scolaires, de correspondance et de témoignages. Le travail se poursuit, parce que certains documents sont toujours manquants ou inaccessibles.

Et pourtant, j’entends encore : Montrez-moi les corps.

Ce scepticisme est maintenant devenu une marchandise. Rebel News a récemment fait la promotion de chandails orange portant des slogans comme Dig Deeper (Creusez plus profondément) et Buried Truth (La vérité enfouie), en les présentant comme une contestation des affirmations concernant les tombes anonymes. C’est un étrange renversement : le chandail orange, autrefois symbole invitant les Canadiens à écouter les survivants, sert maintenant aussi à certains pour remettre en question l’histoire elle-même.

Robert Falcon Ouellette est un anthropologue originaire de la nation crie Red Pheasant, en Saskatchewan. Il se spécialise dans les domaines de l'éducation autochtone, de l'éthique militaire et des sciences politiques. Il est titulaire d'un doctorat et de deux maîtrises de l'Université Laval. Il a également servi au sein des Forces armées canadiennes et a été député libéral fédéral de Winnipeg-Centre de 2015 à 2019. Il est aujourd'hui professeur agrégé à la Faculté d'éducation de l'Université d'Ottawa.

Scepticisme ou dissonance cognitive?

J’ai récemment eu une conversation trop pertinente avec une membre des Forces armées canadiennes qui possède une expertise liée aux enquêtes sur les génocides et à la récupération de restes humains. Elle a participé, en Europe, à des efforts visant à retrouver des militaires disparus depuis la Première Guerre mondiale. Plus d’un siècle plus tard, retrouver un corps ne signifie pas nécessairement découvrir un squelette complet, parfaitement conservé sous la terre.

L’acidité du sol, l’humidité, les micro-organismes, la température, les conditions d’inhumation et le passage du temps affectent tous les restes humains. Dans certains sols au Canada, il peut ne rester que très peu de choses après plusieurs générations. Nous comprenons cela lorsque nous cherchons des soldats disparus sur les champs de bataille européens. Mais lorsqu’il s’agit d’enfants autochtones, certaines personnes semblent, soudain, exiger une autre norme.

Réfléchissons à ce que nous demandons réellement. Certains pensionnats ont été exploités il y a plus d’un siècle. Des cimetières ont été négligés. Des marqueurs de bois ont disparu. Les paysages ont changé. Des enfants sont morts loin de chez eux et les familles recevaient souvent très peu d’informations.

Les dossiers montrent que des enfants sont morts. Des familles se souviennent d’enfants qui ne sont jamais revenus. Des survivants se souviennent de camarades de classe qui ont disparu. Et pourtant, des générations plus tard, quelqu’un peut dire : Si vous ne déterrez pas un corps devant moi, je refuse de croire que cela s’est produit.

La rigueur fonctionne dans les deux sens. L’absence d’une excavation n’efface pas un certificat de décès, un registre scolaire, une correspondance gouvernementale ou le témoignage d’une famille dont l’enfant n’est jamais revenu. C’est ici que je m’intéresse non seulement à l’histoire, mais aussi au comportement humain. Que se passe-t-il lorsque nous plaçons les faits directement devant quelqu’un et que cette personne choisit malgré tout de ne pas les voir? À quel moment le scepticisme devient-il une dissonance cognitive?

Peluches et souliers accrochés à une clôture.

Des paires de souliers ont été accrochées sur la clôture du site du festival Innu Nikamu à Mani-utenam pour rendre hommage aux 215 victimes de Kamloops. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Daniel Fontaine

Entre culpabilité et responsabilité

Je me demande souvent si la culpabilité joue un rôle. Peut-être qu’accepter ce qui s’est produit donne l’impression d’accepter une faute personnelle. Peut-être que reconnaître que les gouvernements canadiens ont créé et maintenu ces institutions ressemble à une accusation contre ses parents, ses grands-parents, son Église ou son pays. Les gens deviennent alors sur la défensive. Ils disent que leurs ancêtres étaient de bonnes personnes. Ils disent que le Canada est un bon pays. Ils insistent sur le fait qu’ils n’ont personnellement rien fait de mal. Tout cela peut être vrai. Mais rien de cela ne change ce qui est arrivé à ces enfants.

Je ne crois pas que les Canadiens d’aujourd’hui doivent porter la culpabilité des générations précédentes. De plus en plus, je crois que la culpabilité nous détourne de quelque chose de plus important : la responsabilité.

Aucun d’entre nous vivant aujourd’hui n’a créé le système des pensionnats, mais nous avons hérité du pays qui l’a fait. Les gouvernements ont agi au nom des Canadiens et les institutions ont traversé les générations. Nous ne pouvons pas changer hier, mais lorsque nous apprenons quelque chose sur notre histoire, nous avons une responsabilité quant à ce que nous faisons aujourd’hui de cette connaissance.

Derrière chaque nom inscrit dans ce registre, il n’y avait pas une statistique. Il y avait un petit garçon ou une petite fille. Quelqu’un avait donné un nom à cet enfant. Quelqu’un l’avait tenu dans ses bras lorsqu’il était bébé. Quelque part, il y avait une mère, un père, une grand-mère, un grand-père, des frères et des sœurs qui attendaient le retour de cet enfant.

Des milliers ne sont jamais revenus.

Peut-être qu’au lieu d’exiger sans cesse Montrez-moi les corps, nous pourrions commencer par quelque chose de beaucoup plus humain.

Prononcez leurs noms.

Montrez-moi les corps — vous mentez, il n’y a rien à voir
Je ne suis coupable de rien, aucun enfant n’est mort
Votre vérité me dérange, votre mémoire m’attaque
Alors j’appelle cela l’EDI, pour ne pas regarder les faits.

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