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Les pressions de l’IA sur la consommation d’eau et d’électricité à Taïwan

6 hours ago 6

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L'intelligence artificielle explose à l'échelle mondiale, portée par de puissantes puces informatiques fabriquées à Taïwan. Mais cette course technologique a un lourd coût environnemental : les usines de l'île engloutissent d'énormes quantités d'eau et d'électricité.

Dans les champs de Tainan, dans le sud de Taïwan, Chao Jui-Kuang installe des caméras nocturnes sur un petit chemin devant de vastes champs.

Depuis janvier, ce chercheur du Groupe d’action environnemental du Collège communautaire de Tainan revient presque chaque semaine dans l’espoir d’apercevoir une effraie des prairies, un rare rapace nocturne.

Je viens ici chaque fois que je le peux pour les observer, parce que j’ai peur qu’une fois le parc scientifique construit sur ces terres, je ne puisse plus jamais voir d’effraies des prairies ici, confie-t-il.

Son groupe affirme avoir effectué plus de 70 visites et n’avoir raté l’oiseau qu’à deux occasions, lorsque l’herbe venait d’être coupée. Ses caméras ont filmé l’effraie en train de planer au-dessus des champs et de plonger pour attraper des rongeurs.

Il resterait entre 300 et 500 individus de cette espèce hautement protégée à Taïwan et 135 espèces d’oiseaux ont par ailleurs été recensées dans cette plaine agricole du sud de l’île.

Le soir et la nuit, c’est pratiquement le seul endroit de Taïwan où l’on peut voir des effraies presque tous les jours, explique Huang Huan-Chang, coordonnateur du groupe environnemental.

Le chercheur calibre une caméra nocturne dans les champs.

Chao Jui-Kuang, du Groupe d’action environnemental du Collège communautaire de Tainan, va dans les champs presque chaque semaine dans l’espoir d’apercevoir une effraie des prairies.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

Un parc technologique de plus de 500 hectares

Ce milieu naturel doit accueillir la quatrième phase du Parc scientifique du sud de Taïwan.

Le projet couvre près de 507 hectares à Shalun, une taille comparable à 710 terrains de soccer, et presque la moitié serait consacrée à des activités industrielles.

Le géant des semi-conducteurs TSMC prévoit d’y construire de nouvelles installations.

Le rapace nocturne regarde dans l'objectif de la caméra nocturne.

Il reste moins de 500 spécimens de l'effraie des prairies à Taïwan.

Photo : source: Chao Jui-Kuang

Taïwan produit la quasi-totalité des semi-conducteurs les plus avancés de la planète, notamment ceux utilisés pour entraîner et faire fonctionner les systèmes d’intelligence artificielle.

Porté par cette demande, le chiffre d’affaires de l’industrie taïwanaise des puces devrait progresser de plus de 40 % cette année et approcher les 300 milliards de dollars américains.

Notre secteur traverse un environnement en mutation rapide où la résilience, l’approvisionnement en énergie, le déploiement des talents et la cybersécurité deviennent de plus en plus essentiels, affirmait le président de l'Association taïwanaise de l'industrie des semiconducteurs, Wi Chih-i, il y a trois semaines.

Cette croissance du secteur des semi-conducteurs exerce une pression considérable sur les ressources de l’île.

Les groupes environnementaux estiment que le parc de Tainan pourrait consommer jusqu’à 23,7 térawattheures d’électricité par année, soit l’équivalent de la consommation annuelle de la Croatie ou de l’Irlande.

L’électricité taïwanaise demeure largement produite avec du gaz naturel et du charbon importés.

La fabrication des semi-conducteurs exige énormément d’énergie et d’eau. Une partie de ces ressources pourrait devoir être détournée de l’agriculture ou d’autres industries, prévient Dai Chih-Yen, chercheur à l’Institut Chung-Hua pour la recherche économique.

3:10

Le reportage de notre correspondant en Asie, Philippe Leblanc

TSMC s’est engagée à utiliser uniquement de l’énergie renouvelable d’ici 2040.

Les objectifs prévus pour ses installations de Tainan seraient toutefois moins rapides et l’objectif est de 45 % d’électricité renouvelable en 2040, puis 100 % en 2050.

Les autorités du parc affirment que ces cibles respectent les règles environnementales et promettent entre autres l’installation de panneaux solaires et d’un réseau électrique à faibles émissions.

Acheter l'énergie renouvelable de petits producteurs

À près de 400 kilomètres de Tainan, dans les montagnes de Yilan, une minicentrale hydroélectrique illustre les solutions recherchées par l’industrie.

L’eau d’une rivière est dirigée vers un bassin où elle forme un tourbillon qui actionne une turbine à vortex pour retourner ensuite dans le cours d’eau.

La turbine permet aux poissons de la traverser sans être blessés puisqu’elle tourne lentement.

La centrale de l’entreprise Hydrotron possède une capacité de 100 kilowatts et devrait produire environ 700 000 kilowattheures par année, soit l’équivalent de la consommation de 172 foyers.

La mini-centrale hydroélectrique est située au bord de la rivière, au milieu des montagnes.

La mini-centrale de l'entreprise Hydrotron à Yilan possède une capacité de 100 kilowatts.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

Le géant des semi-conducteurs TSMC achète toute l’électricité produite.

Je sens que je participe à cette transition de l’humanité. L’énergie que nous produisons contribue, de façon modeste, à la croissance de l’intelligence artificielle, affirme le fondateur d’Hydrotron, Zou Fei-Lu.

L’entreprise exploite actuellement deux minicentrales et en prépare sept autres à Taïwan.

Leur production demeure minime par rapport aux besoins des fabricants de puces électroniques, mais Zou Fei-Lu estime que ces projets peuvent multiplier les sources locales d’énergie renouvelable tout en limitant leur empreinte sur les rivières.

Un homme debout sur la passerelle de la mini-centrale hydroélectrique regarde la caméra.

Le fondateur de l'entreprise Hydrotron, Zou Fei-Lu, dit contribuer de façon modeste à la croissance de l'intelligence artificielle.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

La crainte de manquer d’eau

L’industrie taïwanaise évoque depuis longtemps cinq pénuries susceptibles de freiner sa croissance, soit l’eau, l’électricité, les terrains, la main-d’œuvre et les talents.

La fabrication des puces exige d’immenses quantités d’eau ultrapure pour rincer les plaquettes de silicium entre les différentes étapes de production.

À l’échelle microscopique, la moindre particule peut rendre une puce inutilisable, ce qui oblige les usines à multiplier les nettoyages.

En juin dernier, le grand patron de TSMC, C.C. Wei, a reconnu que les réserves d’eau l’avaient récemment inquiété.

Que devrions-nous faire? Devons-nous commencer à utiliser des camions-citernes?, a-t-il même demandé.

Le président taïwanais, Lai Ching-te, lui a répondu que le gouvernement achevait son projet visant à mieux relier les réservoirs de l’île.

Taïwan reçoit d’importantes précipitations, mais la répartition est inégale et l’île dépend largement des pluies saisonnières et des typhons pour remplir ses réservoirs.

En 2021, la pire sécheresse de son histoire avait entraîné de vastes restrictions de consommation pratiquement à la grandeur de l’île et le réchauffement du climat se fait sentir dans plusieurs secteurs d'activités.

Les fabricants de semi-conducteurs ont élargi le recyclage de l’eau dans leurs usines dans les cinq dernières années.

La fabrication des semi-conducteurs exige énormément d’eau. Les grands fabricants taïwanais, comme TSMC, ASE et UMC, renforcent donc constamment leurs systèmes de recyclage. Chez TSMC, une même goutte pourrait être réutilisée de 20 à 30 fois, ce qui permet de réduire les prélèvements d’eau douce, explique le chercheur Dai Chih-Yen.

De plus, le gouvernement taïwanais construit des conduites entre les réservoirs et prévoit de nouvelles installations de dessalement.

Ces infrastructures ne peuvent pas être réalisées du jour au lendemain, souligne Dai Chih-Yen qui ajoute que leur construction exige de difficiles négociations avec les communautés locales.

Un homme portant un chandail à l'effigie de l'effraie des prairies est debout dans un champs.

Huang Huan-Chang, du Groupe d’action environnemental du Collège communautaire de Tainan, estime que le développement technologique et la protection de l’effraie des prairies doivent aller de pair.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

À Shalun, les défenseurs de l’environnement assurent ne pas vouloir empêcher l’expansion de TSMC.

Ils demandent plutôt à l’entreprise d’éviter les principales zones de reproduction et de préserver suffisamment de prairies pour permettre aux effraies de chasser.

Le développement technologique et la protection de l’effraie doivent être liés, affirme Huang Huan-Chang. Le gouvernement et l’entreprise ont la responsabilité de lui laisser un habitat.

Pour ces observateurs, la question est de déterminer la place que Taïwan est prête à réserver à la nature dans sa course mondiale à l’intelligence artificielle.

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