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De Gaspé à Montréal, parcourir 900 km pour obtenir un avortement

2 months ago 41

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En 2023, Rose Gervais a vécu une épreuve qui a marqué à jamais le cours de sa vie alors qu’elle était enceinte.

À 13 semaines de grossesse, elle se rend à l’hôpital de Gaspé pour sa première échographie. Alors qu’elle entend le cœur de son foetus qui lui laisse croire que tout est normal, les professionnels de la santé qui l’entourent lui annoncent une mauvaise nouvelle.

On est avec la gynécologue et on se rend compte qu’il y a un problème majeur, raconte Rose. Il n’y a pas de cerveau.

Après avoir encaissé le choc, la résidente de Gaspé est redirigée vers sa médecin de famille qui suit sa grossesse pour obtenir un avortement. C’est à ce moment que Rose apprend qu’elle devra faire face à un long parcours de la combattante.

[Ma médecin] me dit qu’à Gaspé, il ne font pas d’arrêt de grossesse à partir de 12 semaines. Donc, il faut que je me dirige ailleurs.

En Gaspésie, un seul hôpital, celui de Gaspé, offre le service d’interruption de grossesse chirurgicale. Et la clinique d’avortement est ouverte uniquement les mercredis.

Mais il est trop tard pour Rose, qui a dépassé la 12e semaine de grossesse. Deux choix lui sont donc offerts : aller à Québec ou à Montréal. Comme les délais s’étirent pour obtenir un rendez-vous à Québec, plus près de chez elle, Rose décide donc de s’envoler vers Montréal, à plus de 900 km de la maison.

La jeune femme doit en plus réserver sa chambre d’hôtel, ses billets d'avion, et organiser le transport à Montréal. Elle réalise aussi que les frais ne sont pas couverts pour payer le transport de son conjoint. Le couple décide malgré tout d’acheter un deuxième billet d'avion, puisque c’était inimaginable qu’il n’accompagne pas Rose.

C’est des moments importants qui marquent une vie, souffle-t-elle.

4:05

Le reportage de Pierre-Alexandre Bolduc

En plus de s'être sentie seule pour traverser cette épreuve, Rose a mis du temps pour se remettre de cette interruption de grossesse. Elle est convaincue que les choses se seraient passées autrement si elle avait pu être entourée des siens et de la petite équipe médicale qui l'avait prise en charge, à Gaspé.

On ne devrait pas choisir de ne pas avoir accès à des soins de base. Ça ne fait pas partie du choix d’habiter en Gaspésie.

La Baie-des-Chaleurs attend toujours

À 250 kilomètres de Gaspé, Mathilde Beaulieu Lefebvre s'occupe de femmes dans la région de Carleton-sur-Mer, dans la Baie-des-Chaleurs.

Depuis 2017, la médecin de famille prescrit la pilule abortive aux femmes jusqu’à 10 semaines de grossesse. Au-delà de cette période, elles doivent se rendre à Gaspé ou ailleurs au Québec pour avoir accès aux interruptions de grossesse par instrument.

L’interruption volontaire de grossesse, je pense que c’est quand même un soin de santé de base.

Elle déplore le manque d'accessibilité en Gaspésie.

C’est une procédure qui n’est pas longue, pas compliquée, pas dangereuse. Ça ne prend pas un génie pour être capable de faire ce soin-là. Les médecins de famille peuvent le faire en toute sécurité, soutient la Dre Beaulieu Lefebvre.

La médecin ne s’explique pas pourquoi l’accès et les soins de santé pour les femmes de la Gaspésie prennent autant de temps à s’améliorer. Les distances, le manque de points de service et d’informations font en sorte que les femmes doivent surmonter une série d'obstacles.

Ça arrive que les gens trouvent que c’est trop complexe et vont décider de poursuivre leur grossesse quand même, explique-t-elle. Ce n’est pas de la justice reproductive quand on est rendu là. C’est désolant.

Dre Mathilde Beaulieu Lefebvre dans sa clinique de soins pour femmes, à Carleton-sur-Mer, en Gaspésie.

La Dre Mathilde Beaulieu Lefebvre est médecin de famille à Maria, dans la région de la Baie-des-Chaleur. Depuis que la pilule abortive est légale et disponible au pays, elle offre des services aux femmes de sa région. Mais aucun point d’accès pour des avortements par instruments à moins de 3 heures de route.

Photo : Radio-Canada / Pierre-Alexandre Bolduc

Interruptions volontaires de grossesse (IVG) en 2024

Nombre total d’IVG :

  • Québec : 22 708 
  • Gaspésie : 78

IVG chirurgicales :

  • Québec : 17 312
  • Gaspésie : 32

IVG par médicament (pilule abortive) :

  • Québec : 5389 
  • Gaspésie : 26

Source : Ministère de la Santé du Québec

Des pressions sans résultat

Le gouvernement du Québec ignore combien de femmes comme Rose Gervais ont dû se déplacer à l’extérieur de la Gaspésie pour obtenir un avortement.

À la Table de concertation féministe Gaspésie Îles-de-la-Madeleine, Léa Blouin-Rodrigue et ses collègues exercent des pressions sur le gouvernement pour dénoncer l’inégalité du système de santé dans la région. Mais elle soutient qu’il est difficile de se faire entendre.

Il y a beaucoup d’irritation. Beaucoup de frustration par rapport à toute l’énergie qui a été déployée par beaucoup d’acteurs du milieu.

Léa Blouin-Rodrigue dans les bureaux de Gaspé de la Table de concertation féministre, Gaspésie Îles-de-la-Madeleine.

Léa Blouin-Rodrigue de la Table de concertation féministe, Gaspésie Îles-de-la-Madeleine, tente d’exercer de la pression sur le gouvernement du Québec pour que l’accès à des soins d’interruption de grossesse s’améliore dans la région.

Photo : Radio-Canada / Pierre-Alexandre Bolduc

Je pense qu’il y a une question d’éloignement. On est loin des lieux où se prennent les décisions, des lieux de pouvoir, dit-elle.

Selon elle, l’ancienne ministre de la Condition féminine Martine Biron avait fait preuve de beaucoup d’écoute pour améliorer l’accès aux soins en régions éloignées. Sa successeure, Caroline Proulx, affirme pour sa part poursuivre ce travail « prioritaire ».

« Notre objectif est clair : les femmes doivent pouvoir exercer pleinement leur libre choix et avoir accès à des services sécuritaires, gratuits et de qualité, sans longs déplacements. Nous poursuivons notre collaboration avec la ministre de la Santé pour améliorer l’accès dans toutes les régions du Québec », écrit la ministre Proulx.

« Je pense que, de façade, [le gouvernement] le nomme comme si c’est une priorité, mais ils n’agissent pas comme si c’est une priorité », souffle Léa Blouin-Rodrigue.

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