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Quand le potager de l’Europe génère des crises humanitaires et environnementales

11 hours ago 5

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Des kilomètres de bâches tendues étouffent le paysage du sud de l'Espagne. Pour cultiver l'illusion d'une abondance à longueur d'année, la région s'est enfermée sous une cloche de plastique. Mais s’emballer pour l'agriculture intensive a un coût. Derrière la fraîcheur des étals, cette mer synthétique, aussi surnommée le potager de l'Europe, alimente une crise environnementale et humanitaire qui laisse un goût bien amer.

À Roquetas de Mar, le soleil et les plages d'Andalousie sont comme un aimant pour les touristes. Ici, dans le sud de l'Espagne, il pleut en moyenne 54 jours par an. Mais à seulement quelques centaines de mètres de là et de la Méditerranée se trouve une autre mer : la mer de plastique.

Il s'agit en fait d'une vaste étendue de serres recouvertes de bâches de plastique où sont cultivées 4 millions de tonnes de fruits et de légumes. L'ampleur de cette mer synthétique, aussi surnommée le potager de l'Europe, frappe quand on l'observe du haut des airs. Il est même possible de voir le colossal complexe maraîcher à l'œil nu depuis l'espace.

Un paysage de recouvert de serres de plastique.

Dans la région d'Almeria, la concentration de serres est tellement élevée qu'elle est visible par les outils d'observation de la NASA, à des dizaines de kilomètres d'altitude.

Photo : Radio-Canada

Dans la région d’Almeria, ces serres recouvrent une superficie de 33 000 hectares, l’équivalent de 44 000 terrains de soccer. Les retombées s'élèvent à 7 milliards de dollars canadiens par an pour la région et 100 000 personnes y travaillent.

C'est ici que sont produits les tomates, concombres, pastèques et autres fruits vendus un peu partout sur le continent.

Serres de plastique et maisons de tôle

Cependant, derrière ces beaux produits se cache une autre image peu reluisante. Une quarantaine de bidonvilles bordent les serres. S'y entassent quelque 3500 migrants sans papiers vivant dans des conditions insalubres. Des producteurs maraîchers peu scrupuleux les embauchent et ne les paient que 5 euros de l’heure, soit à peu près 8 dollars canadiens.

Une maison dans un bidonville dans une région aride.

L'un des 40 bidonvilles aux abords des serres de la région Almeria

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

On vit au jour le jour, il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, explique Rachid, qui habite le bidonville de Najar depuis cinq ans. Sans papiers ni contrat de travail, il espère qu'un jour les autorités espagnoles régulariseront son statut.

Abdelkarim, qui a quitté son Maroc natal dans l’espoir d’une vie meilleure, dit avoir subi des abus de travail dans ces serres. Les personnes te disent : "travaille vite. Allez! Si tu ne travailles pas, il y a beaucoup de gens attendus là-bas et toi tu as besoin de travailler, tu as besoin d'argent pour gagner ton pain", relate-t-il.

L'expérience l'a surpris, car son idée sur l'Espagne, c'était celle d’un pays qui respectait les droits des travailleurs et les droits de la personne. Après deux ans de dur labeur et de pitoyables conditions de travail, il a été accueilli à la Casa Arrupe, une maison de jésuites devenu un havre de paix et de respect.

Abdelkarim.

Abdelkarim, du Maroc, dit avoir subi des abus de travail en travaillant dans les serres. Il a depuis obtenu ses papiers officiels pour travailler en Espagne.

Photo : Radio-Canada

Joaqui, du Service jésuite des migrants d’Almería, a vu défiler beaucoup de gens comme Abdelkarim qui étaient à la recherche d’un avenir meilleur. Ils arrivent dans l'espoir d'être accueillis et, ici, ils se retrouvent face à un nouvel enfer, à des conditions de travail très, très, très injustes et très inhumaines.

Depuis, Abdelkarim a obtenu ses papiers en règle et peut maintenant compter sur de meilleurs contrats de travail, le fruit d'un long parcours administratif en Espagne, qui a contribué à la régularisation de milliers d'autres migrants.

Antonio Moreno en entrevue dans une serre.

Antonio Moreno, agriculteur en serres, estime que la mauvaise publicité du potager de l'Europe n'est pas représentative des conditions de travail de l'industrie.

Photo : Radio-Canada

Dans ses serres, Antonio Moreno, qui défend les intérêts des agriculteurs, n’engage que des travailleurs réguliers et il estime que la plupart des producteurs de la région font la même chose en offrant des salaires décents.

Même si les bidonvilles ne représentent qu'un pourcentage infime, ils bénéficient en réalité d'une très grande visibilité, alors que près de 80 000 personnes travaillent sous contrat, dans des conditions prévues par la réglementation, explique le responsable de la COAG Almería, qui rassemble des agriculteurs et des éleveurs de la région.

Des serres dans le désert

Dans les 30 dernières années, cette mer de plastique a aussi créé un autre problème typique de cette région très aride : la désertification.

Selon Julia Martinez, directrice générale de la New Water Culture Foundation, la surexploitation des nappes d’eau souterraine par les serres a contribué à la désertification de l’Espagne.

Sans oublier, dit-elle, l’impact de la pollution générée par les plastiques qui se fait sentir à travers les cours d’eau qui traversent les municipalités.

Ces déchets sont aussi à l'origine de microplastiques et de nanoplastiques, qui constituent le principal vecteur d'une quantité considérable de contaminants, des métaux lourds aux pesticides, qui pénètrent dans notre organisme.

Elle dénonce aussi la collusion entre les politiques et les agriculteurs. Je pense que les responsables politiques – je ne sais pas s'ils ont peur ou s'ils sont simplement trop proches des intérêts du lobby agricole – ont un rôle, une mission, qui consiste à protéger l'intérêt général, et non l'intérêt privé.

Depuis sa serre, Antonio Moreno comprend le problème, mais croit que l’industrie s'est améliorée. Nous utilisons désormais de l'eau recyclée, d'autres types d'eau sont également utilisés à des fins agricoles, et nous essayons de trouver d'autres ressources afin, à terme, de remédier à la surexploitation des aquifères.

Pour redorer le blason d'une industrie qui produit 40 % du PIB de la région d’Almeria, de jeunes producteurs s’organisent. Lucia Morales Perez, une fille d’agriculteurs qui travaille pour une entreprise locale, est aussi devenue influenceuse.

Je me suis dit : "je vais me lancer, je vais prendre mon portable et publier sur les réseaux sociaux pour mettre en lumière cette facette cachée de l'agriculture", car nous allons tous au supermarché et, quelle que soit la période de l'année, nous trouvons les légumes que nous voulons.

Lucia Morales Perez se film avec son téléphone intelligent dans une serre.

L'influenceuse Lucia Morales Perez essaie de redorer le blason de l'industrie avec ses vidéos.

Photo : Radio-Canada

Face à la pollution de la mer de plastique, je mets surtout l’accent sur le recyclage obligatoire des matières plastiques qui abritent ces millions de plants de fruits et légumes, et des mesures contre les contrevenants, ajoute-t-elle.

Lucia Morales Perez croit aussi que les conditions de travail de la très grande majorité des employés se sont beaucoup améliorées.

Améliorer les conditions de travail et la productivité

À El Ejido, au centre expérimental Cajamar, Natalia Galvez et son équipe recherchent des manières pour permettre aux cultivateurs de produire davantage dans des conditions souvent difficiles.

La température dans les serres peut dépasser les 50 degrés, sans compter d’autres conditions météorologiques défavorables, telles que de fortes pluies ou des vents violents au cours de l’année, énumère la directrice du marketing de l’entreprise Grodi.

C'est précisément pour cette raison que [les agriculteurs] ont besoin d'encore plus d'outils leur permettant de faciliter leur travail, explique-t-elle.

Natalia Galvez parle dans une serre.

Grâce à l'innovation technologique, Natalia Galvez, de l'entreprise Grodi, tente d'améliorer les conditions de travail dans les serres.

Photo : Radio-Canada

La compagnie met entre autres au point des robots qui collectent des informations essentielles pour suivre l’évolution des plantes et ainsi simplifier la tâche des agriculteurs.

Le recours à la technologie vise aussi à produire encore plus, et encore plus vite, car la concurrence avec d’autres pays, comme le Maroc, commence à faire de l’ombre à ces serres gigantesques.

En fin de compte, comme la superficie disponible ne peut pas s'étendre, l'idée est donc de produire davantage avec les ressources dont nous disposons déjà, estime Natalia Galvez.

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