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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwaySur le plancher de bois, les éclaboussures de peinture dessinent une cartographie improvisée. Les traces rouges, bleues et vertes du travail de Frank Polson (1952-2026) demeurent encore visibles dans le vaste atelier attenant à sa maison de Winneway, communauté anishinabe de la Première Nation de Long Point située au Témiscamingue. Sur les murs aux couleurs vives, animaux, astres et figures humaines se rejoignent par d’épaisses lignes noires, caractéristiques de son œuvre.
L’artiste rêvait depuis longtemps de cet espace. Avant sa construction, il peignait un peu partout dans la maison, dans plusieurs coins du rez-de-chaussée et jusque dans sa chambre, se souvient sa fille, Latisha Gaudet Polson. La peinture débordait sur le sol et recouvrait parfois l’îlot de la cuisine. En 2024, le Skydreamer Studio ouvre finalement ses portes dans un bâtiment de bois de deux étages, au cœur du village autochtone.
Frank Polson n’aura profité que deux ans du lieu qu’il avait imaginé, regrettent ses enfants, que nous retrouvons dans l’atelier paternel. Né en 1952 à Ville-Marie, le peintre et sculpteur anishinabe s’est éteint des suites d’un cancer à l’âge de 74 ans. Deux mois plus tard, le deuil reste douloureux pour Latisha et Sky Polson, qui parlent de leur père à travers son œuvre et les enseignements qu’il leur a transmis.
Quand on me demande qui était mon père, je réponds que c’était un homme qui tenait ses promesses, raconte Latisha Gaudet Polson.

Artiste elle aussi, Latisha Gaudet Polson confectionne notamment des jupes à rubans. Elle entend poursuivre ses propres créations tout en veillant sur l’œuvre de son père.
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine
Autour de l’atelier s’étendent les lacs et les forêts de Winneway, omniprésents dans l’œuvre de Frank Polson. L’artiste puisait dans ses souvenirs d’enfance sur les lignes de trappe avec son père, marqués par le cri des huards, la présence des loups, les couchers de soleil et les déplacements sur le territoire.
Dans son œuvre, l’animal n’est jamais un simple motif décoratif. Il partage l’espace avec les humains, les plantes et les forces spirituelles dans un monde où chaque être répond à l’autre, souligne son fils Sky Polson.
Il se souvient des trajets en voiture durant lesquels son père lui montrait une rangée d’arbres ou une formation nuageuse et lui demandait ce qu’il y voyait. Là où Sky ne distinguait qu’une forêt ou un ciel, Frank Polson apercevait des figures et des scènes, qu’il reproduisait ensuite dans son atelier.
Il regardait le territoire, la ligne des arbres ou les nuages et il voyait toujours quelque chose. Il devait ensuite revenir à son atelier pour le peindre.

À l’intérieur du Skydreamer Studio, les œuvres et les objets composent un univers de couleurs. Frank Polson travaillait principalement à l’acrylique, mais sculptait aussi le bois, la stéatite, l’os et les bois de cervidés.
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine
Cette manière très particulière de représenter le monde s’inscrit dans le style Woodland, popularisé à partir des années 1960 par le grand Norval Morrisseau, lui aussi artiste anishinabe.
Frank Polson découvre cette esthétique dans un livre des années 1980. Il en retient les couleurs éclatantes, les contours marqués et les lignes intérieures symbolisant l’énergie des êtres, avant de développer son propre langage pictural.
Ses tableaux montrent le territoire de son peuple comme un ensemble vivant où les êtres et les éléments sont liés les uns aux autres, insiste Sky Polson.
Car, pour son fils, cette perspective explique la portée de l’œuvre de son père. Elle offre, dit-il, une vision anishinabe algonquine du monde, façonnée par l’appartenance à Long Point et par la nécessité de revenir, peu importe les détours de la vie.
Frank Polson a vécu plusieurs années loin de Winneway, notamment dans le sud de l’Ontario, à Thunder Bay, à Timmins et à Sudbury. Il est toutefois toujours resté attaché à sa communauté d’origine, où il revenait régulièrement retrouver sa maison, ses proches et les lieux qui nourrissaient son œuvre.
La connexion à la terre, à notre langue, à notre peuple et à l’Univers : tout ce qui touche à la vie sur cette Terre peut entrer dans l’art autochtone.

Sky Polson, fils du peintre Frank Polson et artiste lui-même, pose devant une œuvre de son père dans le Skydreamer Studio, à Winneway.
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine
L'appel de la peinture
La trajectoire de Frank Polson ne se réduit toutefois pas à un long fleuve tranquille. À 12 ans, il est arraché à sa famille et envoyé dans un pensionnat pour Autochtones, dont il ne revient que cinq ans plus tard. À l’âge adulte, les dépendances, la violence et la prison marquent une longue période de sa vie.
Sa carrière a véritablement pris son envol après son passage dans un pénitencier fédéral. Il y avait rencontré des personnes qui l’avaient soutenu dans son parcours artistique et l’avaient aidé à établir de bons contacts, explique son fils.
L’art devient alors un moyen de reprendre la main sur son existence chaotique. Soutenu par des personnes rencontrées en détention puis par des aînés, il trouve dans la création une discipline, un langage et une forme de guérison.
À sa sortie de prison, mon père sillonne les routes, ses tableaux entassés dans le coffre de son auto, pour les présenter dans les bureaux des conseils de bande, auprès d’organisations autochtones et dans les galeries, relate Sky Polson.

Frank Polson peint une œuvre de style Woodland dans son Skydreamer Studio, à Winneway. L’artiste anishinabe puisait dans la faune, le territoire et la spiritualité de sa communauté.
Photo : Tourisme Abitibi-Témiscamingue
Trois mois à peine après sa libération, il décroche une première exposition à la galerie Thomas B. Maracle, sur le territoire mohawk de Tyendinaga, proche de Kingston. Son œuvre gagne ensuite les galeries du Québec et de l’Ontario, avant de traverser l’Atlantique, lui apportant une reconnaissance internationale.
Sa fille ne passe pas non plus sous silence les épreuves traversées par son père. Elle retient surtout ce qu’il lui a appris, dans les moments heureux comme dans les périodes difficiles. Enfant, elle l’avait entendu promettre qu’il reviendrait chez lui, à Winneway, qu'il rénoverait la maison et construirait un atelier. Il a tenu parole, lance-t-elle avec un large sourire.
Au fil d’une riche carrière d’environ trois décennies, Frank Polson a signé des milliers de toiles, mais son ambition dépassait la reconnaissance individuelle. Montrer son travail était, pour lui, une manière de rompre l’isolement de son peuple, de transmettre des traditions et de créer un passage entre les cultures, indique-t-elle.
Un art au service de la transmission
Tout au long de son parcours artistique, Frank Polson s’est employé à faire connaître la création anishinabe bien au-delà des galeries et des circuits traditionnels du marché. Il a ainsi réalisé des œuvres publiques, des livres à colorier pour les écoles, un jeu inspiré de la roue de médecine et plusieurs affiches pour le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. La Monnaie royale canadienne lui a également confié une série de pièces consacrée aux treize enseignements de Grand-mère Lune.
Son engagement envers les créateurs autochtones s’est notamment concrétisé par la conception de l’ours, devenue l’emblème d’Identification Premières Nations. Cette marque officielle permet au public de reconnaître les produits et services authentiquement issus des Premières Nations. Associé au courage, à la protection et à la résilience, le symbole contribue aussi à mieux identifier et valoriser le travail des artistes, artisans et entrepreneurs autochtones.
En mars 2025, Frank Polson a également réinterprété le célèbre CH des Canadiens de Montréal pour la Soirée de célébration des Premiers Peuples au Centre Bell. Son travail est aussi présent au Centre national des Arts, à Ottawa, qui a installé en 2024 son tableau Territoire traditionnel anishinabe dans l’un de ses espaces publics.

Sky Polson montre la réinterprétation du logo des Canadiens de Montréal créée par son père pour la Soirée de célébration des Premiers Peuples de mars 2025.
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine
Deux enfants, deux chemins d’artiste
Chez les Polson, transmettre ne signifie pas reproduire. Sky a travaillé aux côtés de son père pendant près de 20 ans avant de se consacrer aux services sociaux et à la protection de l’enfance.
Au milieu des années 1990, ils ont présenté ensemble à Toronto l’exposition My Father, My Son, puis réalisé deux grands mâts totémiques destinés à un service de police de l’île Manitoulin. Frank Polson encourageait toutefois son fils à développer un style qui lui soit propre.
Il me disait : "Si tu veux vendre ton art, il faut le faire tien. Il faut créer quelque chose d’original, quelque chose que les gens n’ont encore jamais vu."
Latisha, elle, a choisi le textile. Elle confectionne des jupes à rubans, dessine sur tablette et peint à l'occasion. Elle dit trouver dans le mouvement des étoffes et dans la couleur, ce fil qui traverse toutes les formes de la création familiale.
Mon père a laissé beaucoup de couleurs dans mon monde. Quand il me manque, je le cherche dans les couleurs, dans un coucher de soleil, dans les aurores boréales. Il a mis de la couleur dans le monde.
Frank Polson produisait peu de reproductions, un choix que ses enfants interprètent comme une façon de préserver les droits sur son œuvre et sa valeur pour la famille. Sky, chargé de la succession, et Latisha, qui détient notamment les droits sur certaines séries et collections, souhaitent désormais rendre sa production artistique plus accessible grâce à des impressions de qualité.
La famille devra aussi inventorier et authentifier les œuvres afin de prévenir les contrefaçons. Dans le marché de l’art autochtone, le précédent de Norval Morrisseau a défrayé la chronique. Des milliers de tableaux contrefaits auraient été produits et vendus sous son nom pendant près de 20 ans.
Les Polson veulent éviter qu’un tel brouillage ne gagne à son tour l’héritage du peintre. Sky estime bien connaître le corpus de son père, tandis que Latisha a déjà entrepris d’en protéger les droits. Nous sommes maintenant les protecteurs de son œuvre. Je ne prends pas cela à la légère. Cela me rend un peu nerveuse, mais ça ne me fait pas peur. Je suis prête, dit-elle.
Dans les derniers mois, les enfants de l’artiste ont accompagné leur père à l’hôpital et l’ont vu affronter la maladie. Frank leur parlait alors de la mort sans détour. Personne ne reste ici pour toujours, leur répétait-il; certains partent plus tôt, d’autres plus tard.
La vie est comme un cercle. On accomplit son cercle ici, puis, lorsque le moment arrive, l’esprit poursuit sa route. Je crois vraiment que mon père a commencé son prochain voyage, ajoute Sky Polson.
À Winneway, les traces laissées par Frank Polson sont nombreuses. La maison qu’il a rénovée, l’atelier qu’il a construit, l’ours qui identifie les produits autochtones et le logo revisité des Canadiens témoignent de son parcours exceptionnel et nourrissent la fierté de toute la communauté autochtone de Long Point.

Une œuvre de Frank Polson accrochée sur le mur du bureau du chef de la Première Nation de Long Point. Les formes animales, humaines et spirituelles s’y répondent par des contours noirs et des couleurs saturées, dans une composition typique du style Woodland.
Photo : Radio-Canada / Ismaël Houdassine


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