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Haïti à la Coupe du monde : ceci n’est pas un match de football

3 hours ago 3

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Foxboro, Massachusetts - Charlot Lucien et Charlotte Jones sont voisins depuis des années. Ils habitent sur une petite rue tranquille dans ce quartier de Foxboro où flottent doucement des drapeaux américains installés sur des maisons coquettes en bardeau de cèdre et où circulent plus de golden retrievers que de voitures.

Charlot Lucien est Haïtien. Parce que quand on est Haïtien, même si on vit depuis longtemps à l’étranger, lakay (la maison), ça demeure Haïti.

Charlotte Jones est blonde. Elle a les yeux bleus. Elle est d'origine écossaise. Charlot et Charlotte ont donc décidé de fêter ensemble avant le match de la Coupe du monde de la FIFA opposant Haïti à l’Écosse.

Charlot Lucien et Charlotte Jones.

Charlot Lucien et Charlotte Jones sont des voisins de longue date.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Dans le grand jardin de Charlot, l’atmosphère est bon enfant. On mange, on danse, on rigole. Les invités de Charlotte, venus d’Écosse spécialement pour ce match, chantent leur hymne national en riant.

Un Haïtien et un Écossais.

Jed Evans (à gauche), venu d’Écosse pour assister au match contre l’équipe d’Haïti, discute avec JD Roussel (à droite) dans une fête organisée par deux voisins.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Un des invités de Charlot, un chanteur d’opéra professionnel, interprète ensuite, avec le plus grand sérieux, l'hymne national haïtien. Pour le pays, pour les ancêtres, marchons unis, marchons unis. Dans nos rangs, point de traîtres, du sol, soyons seuls maîtres. Marchons unis, marchons unis.

Malgré la légèreté de la brise d’été, un frisson parcourt l’assemblée. Tous les mots de cet hymne résonnent fort dans les tripes des invités de Charlot, une trentaine d’Haïtiens venus de Floride, de Montréal et de New York pour assister à cette fête et au match. Une émotion dense, sérieuse.

Chacun, ici, mesure l’importance symbolique du match de ce soir.

Le foot n'est pas mort

Sur l’autoroute, alors que je me rendais à la fête de Charlot et Charlotte, j’ai entendu une nouvelle troublante à la radio. La police du Massachusetts demandait l’aide du public pour retrouver deux suspects qui ont commis un vol à main armée dans le sud de Boston, en plein jour. Les bandits ont dérobé la petite cagnotte d’un kiosque de limonade installé par deux enfants sur le coin d’une rue.

Une attaque contre des enfants qui vendent de la limonade. Ça frappe.

J’ai parlé de ce fait divers à Charlot Lucien en arrivant chez lui. C’est abject de s’en prendre aux enfants. C’est immoral, a-t-il dit spontanément.

Puis, à son tour, il m’a raconté une histoire, celle des gangsters en cravate qui ont volé le foot aux enfants d’Haïti!

Après le tremblement de terre de 2010, on a annoncé la construction de 25 stades dans le pays, une façon de valoriser le sport et de procurer aux jeunes une occupation saine.

L’intellectuel et conteur haïtien installe son récit.

L’argent pour construire ces stades venait du Venezuela, d'Hugo Chavez et de son programme PetroCaribe. On estime la somme à 35 millions de dollars. Grâce à la flambée des prix du pétrole dans les années 2000, le socialiste disposait de suffisamment d'argent pour donner un coup de pouce à d'autres populations que la sienne, et Haïti a bénéficié de ses largesses.

Mais on n’a jamais vu ces stades de football , déplore Lucien. L’argent a été complètement dilapidé et détourné par un réseau de complices dans l’entourage du président Michel Martelly, me dit-il, dégoûté. Les terrains sont restés en friche. Il y a, là-dedans, un mépris total des enfants.

Aujourd’hui, dans la capitale Port-au-Prince, le stade principal du pays est en ruines. Et, de toute façon, les gangs criminels occupent les lieux, ce qui le rend impraticable.

La dégradation de la politique en Haïti a aussi réussi à étouffer la pratique du sport et le foot en est la grande victime, regrette Charlot.

On ne peut mesurer ou saisir la joie et l’émotion que mon hôte, ses amis et des millions d'Haïtiens vivent en regardant ce match, si l’on ne connaît pas cette histoire-là. Et d’autres histoires. Les dictateurs, la corruption, les gangs, la déforestation, la surpopulation, le choléra, les catastrophes naturelles, les puissances étrangères aux desseins sombres. Bref.

Mais le foot, lui, n’est pas mort. Grâce à la diaspora. La sélection de l'équipe nationale repose, en effet, essentiellement sur les enfants et petits-enfants des exilés haïtiens installés en Europe et en Amérique du Nord, dont le Montréalais Josué Duverger.

Chers amis, vous vous rendez compte que nos joueurs, sauf un, n’ont jamais joué en Haïti, a dit Charlot Lucien à ses invités dans un petit discours qu’il avait préparé pour l’occasion. Le sélectionneur Sébastien Migné n’a même jamais mis les pieds en Haïti, a-t-il ajouté avec emphase dans son jardin.

Il y a quelques jours, je rencontrais, à Montréal, John Miller Beauvoir, qui se préparait, lui aussi, à venir à Boston assister au match.

Le politologue et expert en gouvernance est convaincu que ce recours à la diaspora dans le domaine sportif constitue une sorte d’exemple à suivre et à appliquer à la politique haïtienne. Comme pour les joueurs de l’équipe, quand la nation nous interpelle, il n’est pas question de tergiverser quand il y a l’appel du drapeau. Le signal est envoyé. Il y aura le sacrifice du retour. Il ne faut pas se leurrer. Il faudra laisser le confort matériel du pays d’adoption, mais c’est un sacrifice essentiel.

Le match

Vers 19 h, Charlot et ses invités se mettent en branle pour marcher vers le stade.

Sur le chemin, je relate la conversation que j’ai eue avec le politologue montréalais à un des amis de Charlot qui marche à mes côtés.

Nesly Métayer est professeur de management à la Suffolk University. Il a étudié avec les clercs de Saint-Viateur, en Haïti, quand il était jeune. Il y a beaucoup de gens qui craignent la diaspora en Haïti, me répond-il. C’est complexe. Mais, si la diaspora était capable de travailler avec les gens du pays, qui sait?

Il porte un chapeau et un drapeau sur son dos.

Un partisan habillé aux couleurs d'Haïti.

Photo : Radio-Canada / Émilie Dubreuil

Une fois au stade, des milliers d'Haïtiens attendent d’y pénétrer, drapés dans le drapeau de la mère patrie. Charlot Lucien essaie d’aider un homme venu de la Floride à trouver un billet. Un certain Donald Dominique, vêtu comme Jean-Jacques Dessalines, héros de la révolution haïtienne. Il me dit, pour justifier son costume, que ce match s’inscrit dans la bataille pour l’indépendance haïtienne.

D’autres partisans, qui n’ont pas foulé le sol haïtien depuis leur enfance, me disent qu’ils sont là pour répondre à l’appel du drapeau.

Vous ai-je dit que ce match n’était pas un match, mais un symbole?

Il faut dire que l’équipe haïtienne joue avec les codes de l’inconscient collectif.

Déjà leur nom est une référence aux soldats de l'armée révolutionnaire haïtienne. Le cri de ralliement de l’équipe est : Grenadye alaso ! Sa ki mouri, zafè a yo. Nan pwen manman, nan pwen papa. a ki mouri, zafè a yo. On pourrait le traduire par : Grenadiers, à l'assaut ! Ceux qui meurent, c'est leur affaire. Il n'y a ni mère ni père. Ceux qui meurent, c'est leur affaire.

Ces mots sont associés à la bataille de Vertières. Ajoutons à ceci un hasard incroyable : Haïti s'est qualifiée pour la Coupe du monde le 18 novembre 2025, soit exactement le jour d'anniversaire de cette bataille décisive qui mène à l’indépendance d'Haïti.

Avant le début du match, je rentre à la maison de Charlot pour regarder le match à la télévision, avec certains de ses amis qui n'avaient pas eu la chance d’avoir un billet.

Alors que j’écris ces lignes, le groupe pousse des OH! et des Ahhhh!. L’Écosse mène toujours 1-0 et je repense à cette conversation que j’ai eue hier soir, avec un autre professeur d’université. Il y en a beaucoup à Boston.

Le poète Patrick Sylvain, qui travaille à la Simmons University, me disait, songeur, alors que nous étions assis sur les marches d’une bibliothèque publique : La seule chose que nous exportons, à l’extérieur d'Haïti, c’est la littérature. Nous avons de bons écrivains. Malheureusement, 60 % de la population d’Haïti est analphabète. Le foot, lui, rejoint tout le monde.

Il croyait, lui aussi, que la présence d’Haïti à la Coupe du monde constitue un symbole puissant. Si on a fait 1804, on est capable de faire 2026!, m'a-t-il dit, avant d’ajouter : Le problème, c’est qu’on ne peut pas faire porter cet espoir gigantesque sur le dos de joueurs de football.

Ceux qui étaient au stade sont rentrés à la maison de Charlot, la mine basse. Haïti s'est incliné. Ceci n’était pas juste un match de foot.

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