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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayJe me réveille avant le lever du soleil à la Base des Forces canadiennes (BFC) Wainwright, dans l’est de l’Alberta. J’ouvre la porte de ma tente et je mets les pieds dans un paysage déjà éveillé.
Il y a de la sauge sous mes pas, de la shépherdie argentée tout près, des asters mauves et des fleurs jaunes qui bougent dans le vent. La nuit, les coyotes s’appellent d’un bout à l’autre de la zone d’entraînement, comme s’ils se parlaient. Les grillons remplissent l’obscurité de leurs chants. Au-dessus de nous, loin de la lumière des grandes villes, la Voie lactée semble presque assez proche pour être touchée.
Robert Falcon Ouellette est un anthropologue originaire de la nation crie Red Pheasant, en Saskatchewan. Il se spécialise dans les domaines de l'éducation autochtone, de l'éthique militaire et des sciences politiques. Il est titulaire d'un doctorat et de deux maîtrises de l'Université Laval. Il a également servi au sein des Forces armées canadiennes et a été député libéral fédéral de Winnipeg-Centre de 2015 à 2019. Il est aujourd'hui professeur agrégé à la Faculté d'éducation de l'Université d'Ottawa.
Je suis ici pour l’exercice WESTERN SABRE à titre d’aumônier et gardien du savoir autochtone, rattaché à un quartier général blindé. Mon travail n’est pas de commander des véhicules ou des soldats. Je suis surtout ici pour veiller au bien-être moral et spirituel des militaires : écouter, parler, réfléchir et parfois simplement m’asseoir avec quelqu’un qui a besoin d’un moment de calme.
Cet exercice me rappelle toutefois que le soin spirituel peut commencer par la terre.
Wainwright est situé sur le territoire du Traité numéro 6. Le processus de conclusion du traité a commencé à Fort Carlton le 23 août 1876, il y a 150 ans cet été. Wainwright se trouve à environ deux heures à l’est d’Edmonton et, pour moi, à environ deux heures de ma communauté d’origine, la Première Nation crie de Red Pheasant, en Saskatchewan.

La base militaire de Wainwright est située à environ 200 km au sud-est d'Edmonton, près de la frontière avec la Saskatchewan.
Photo : Radio-Canada
Cette proximité change ma façon de vivre cet endroit. Je n’ai pas l’impression d’être arrivé dans un territoire vide. Je me sens entouré de relations.
Lorsque je chante ici un chant traditionnel cri pour commencer la journée avant l’entraînement, ou pour la terminer une fois le travail accompli, quelque chose de beau se produit. Le rythme semble s’accorder au mouvement qui m’entoure : les herbes qui se courbent, les insectes qui appellent, le vent qui traverse la prairie.
Pendant un instant, le chant devient la terre et la terre devient le chant. Ces vieux chants sont chez eux ici.
Les soldats le remarquent eux aussi. Plusieurs accueillent favorablement les savoirs autochtones dans la vie militaire sur le terrain. Certains demandent à participer à une cérémonie de purification par la fumée. D’autres viennent simplement écouter. Dans ces moments-là, la cérémonie ne semble pas avoir été ajoutée artificiellement à l’exercice. Elle appartient naturellement à cet endroit.
On décrit parfois la prairie comme un espace vide. Depuis une route, elle peut peut-être en donner l’impression. Mais il faut ralentir.

Un champ et une autoroute en Saskatchewan. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Cory Herperger
Une prairie ressemble davantage à un océan. Elle est toujours en mouvement, toujours en transformation. Les herbes ondulent comme des vagues. Les nuages changent la couleur de la terre. Des oiseaux disparaissent dans des herbes qui, quelques secondes plus tôt, semblaient ne rien cacher. Des plantes médicinales poussent là où un regard pressé ne verrait que des mauvaises herbes.
La sauge peut servir à préparer une tisane ou être utilisée en cérémonie. La shépherdie argentée peut offrir de la nourriture et des matériaux. De petites plantes peuvent porter en elles des générations de savoirs.
Nous avons aussi hérité d’une étrange conception voulant que la terre doive prouver sa valeur en produisant quelque chose pour nous. Elle doit être labourée, clôturée, exploitée ou développée. Autrement, nous en parlons parfois comme si la terre elle-même était paresseuse.
Regardez des images satellites des Prairies et vous pouvez parfois voir des frontières très nettes entre les champs cultivés, les terres des Premières Nations et les zones d’entraînement militaire. Ces lignes racontent une histoire.
De façon inattendue, les bases militaires ont contribué à préserver certaines des dernières prairies naturelles. La BFC Shilo compte plus de 21 000 hectares de paysages naturels relativement peu perturbés et l’une des plus grandes étendues restantes de prairie mixte indigène au Canada. À la BFC Suffield, une réserve nationale de faune de 45 836 hectares protège la prairie naturelle ainsi que plusieurs espèces en péril.
Il y a quelque chose d’ironique à voir des endroits conçus pour les chars d’assaut, l’artillerie et les soldats devenir aussi des lieux où la prairie peut survivre.

Des soldats lors d'un exercice d'entraînement à la base militaire de Wainwright, en Alberta, en 2010 (archives)
Photo : Radio-Canada / Jean-Sébastien Marier
Les exercices militaires ne sont pas nécessairement doux pour la terre. Les véhicules lourds, les incendies et les explosifs laissent des traces. Aujourd’hui, toutefois, l’entraînement militaire comprend aussi d’importantes restrictions environnementales. Il arrive que des soldats ne puissent pas entrer dans une zone précisément parce qu’un animal, une plante ou un habitat doit être protégé.
Il y a peut-être là une leçon.
Un exercice apprend aux soldats à se déplacer rapidement, à suivre les ordres et à accomplir la mission. La prairie enseigne autre chose.
Elle nous demande de porter attention.
Bientôt, les véhicules blindés démarreront de nouveau. Les moteurs se mettront en marche. Les radios crépiteront. Des soldats se déplaceront sur le territoire du Traité numéro 6 pour se préparer à des conflits dont nous espérons qu’ils n'auront jamais lieu.
Mais avant que tout ce bruit commence, j’entends les insectes.
Je sens la sauge.
Et lorsque je chante, la prairie me répond.
La terre respire à son propre rythme,
La prairie chante naturellement,
On lui demande de produire, d’être productive,
Pourtant, depuis toujours, elle donne.


6 days ago
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