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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayIl pourrait être tentant de refaire l’histoire plus de 23 ans plus tard, pour toutes sortes de raisons. Bien paraître, par exemple, ou se mettre en valeur, faire rejaillir sur soi un peu de gloire, être le centre de l’attention ne serait-ce qu’un moment, comme l’exige et le récompense notre époque.
Mais non.
Très peu pour Daniel Doré, ancien dépisteur amateur des Bruins de Boston, responsable des territoires québécois et des Maritimes durant la saison 2002-2003, qui a passé une partie de cette année-là à épier un petit gars de L’Ancienne-Lorette dans un aréna un peu glauque de Bathurst, à l’orée de la péninsule acadienne.
On dit petit gars à dessein. C’est ce qu’était Patrice Bergeron à l’époque. L’histoire a été maintes fois contée.
Retranché de son équipe midget AAA à 15 ans, retranché par le Titan d’Acadie-Bathurst à 16, il était encore un jeune homme un peu fluet à 17 ans, à sa seule saison dans la Ligue junior majeur du Québec (LHJMQ).
C’était plus un gars qu’on regardait pour les rondes du milieu [du repêchage], avoue Daniel Doré à l’autre bout du fil, le temps d’une pause pendant son quart de travail comme chauffeur d’autobus en Outaouais.
Une des premières fois que je l’ai vu, c’était sur la fin d’un voyage au mois d’octobre. Il avait été bon, mais il n’avait pas envoyé encore des signes qu’il pouvait être dans les premiers tours, raconte l’ancien espoir des Nordiques de Québec.

Patrice Bergeron
Photo : Getty Images / Robert Laberge
Évidemment, il les enverra, ces signes, assez pour grimper jusqu’au 45e rang au deuxième tour de l’encan 2003 quelques mois plus tard. La question est plutôt de savoir, comment se fait-il que ce ne fût que le 45e rang?
L’histoire de la LNH est remplie d’exemples de ces pêches miraculeuses. Comment Nickas Lidstrom a-t-il pu glisser jusqu’au 53e échelon, comment Pavel Datsyuk a-t-il dû attendre le 171e rang avant d’entendre son nom, on en passe et des meilleurs (mais pas tant que ça).
À l’époque, en début de saison, Doré n’est pas encore convaincu de l’immense potentiel de Bergeron. Mais il est intrigué. Les Bruins, curieux, envoient leur directeur du recrutement, Scott Bradley, pour qu’il le voit jouer en personne. Bradley tombe bien; Bergeron scintille dans une victoire de son équipe. Doré évoque un tour du chapeau, mais un coup d’œil aux vieux dossiers contredit cette mémoire qui lui fait défaut. Était-ce cette soirée de trois passes du 1er novembre ou celle de quatre points du 12 décembre?
Peu importe.
Je vais être honnête : le boss a vu de quoi avant moi. Ça, j’aime pas ben ça.
Dès lors, Doré devient plus vigilant, il se promet de lui prêter une attention particulière. Bergeron se développe, progresse, est utilisé à toutes les sauces par son entraîneur, Réal Paiement.
Vers la fin de la saison, il a eu un développement incroyable et, dans les séries, il dominait. Ça devenait pas mal clair pour nous. J’étais vendu, lance Doré.
L’affaire a beau être entendue à ses yeux, le recruteur ne ressent pas un immense engouement pour Bergeron sur le terrain. Ses collègues le surveillent, évidemment, mais l’on ne se bouscule pas au portillon.
Je me souviens d’un match à Val-d’Or en séries. C’était dans les dernières fois que je le suivais. Là, je commençais à me poser des questions. Je me disais : Oh là là, d’après moi, on n’est pas tout seul à voir ça. Mais encore là, bizarrement, il n’y en avait pas une tonne [de recruteurs]. Tu le vois d’habitude. Quand ce sont les gros noms, les recruteurs en chef sont tous là, le directeur du personnel, les gens se déplacent, raconte-t-il.
Et, à deux mois du repêchage environ, ce n’est toujours pas le cas pour Patrice Bergeron.
Un jeu dangereux
21 juin 2003, à Nashville. La discussion s’envenime autour de la table des Bruins. Les débatteurs s’accrochent à leur position. Pourquoi lui plutôt que tel autre et pourquoi pas lui? Visiblement, la liste concoctée par le département de recrutement ne fait pas l’unanimité.
On s’était battu solide parce qu’on n’était pas sur la même longueur d’onde. On voulait tous un joueur différent.
Boston détient le 16e choix au premier tour de cette cuvée, on l’apprendra plus tard, parmi les plus talentueuses et les plus mémorables de toute l’histoire de la Ligue nationale.
Moi, je voulais Zach Parise, se souvient Doré.
Scott Bradley, lui, était resté accroché à la performance de Bergeron à l’automne. Tellement, qu’il soupesait la possibilité de le prendre dès le premier tour, assure encore aujourd’hui Daniel Doré.
Il aimait beaucoup un gars de l’Ouest aussi, ajoute le Québécois, sans préciser lequel.
Or, personne ne s’entend autour de la table. C’est là que Doré intervient. Il se tourne vers Bradley.
Je lui ai dit : "Écoute, [Bergeron] va être là en deuxième ronde, fais-moi confiance". On se trompait parfois, mais j’avais un bon feeling, fait valoir le recruteur d’expérience.
Un aspect souvent négligé du travail de dépisteur est la collecte d’informations. Non pas à propos des joueurs qu’ils évaluent, mais plutôt sur les préférences des autres équipes.
Il y avait des groupes de dépisteurs sur lesquels tu pouvais avoir beaucoup d’informations. Tu pouvais savoir qui était en haut de leur liste et qui ils ne trouvaient pas fantastique, raconte Doré.
C’est l’information que j’avais. En raison de la quantité de dépisteurs aux matchs à certains moments clés de l’année. Mais, au fond, c’est un coup de chance. Ça prend juste une équipe qui décide de tenter sa chance. Dans ce temps-là, c’était différent. C’était juste avant que l’information soit disponible pour à peu près tout le monde. Les gars de la vieille école, on s’en sortait bien encore, s’esclaffe-t-il.

Patrice Bergeron remporte le trophée Frank-Selke pour la première fois de sa carrière en 2012.
Photo : Getty Images / Bruce Bennett
Le directeur général, Mike O’Connell, tranche. Les Bruins échangent leur 16e choix aux Sharks et reculent au 21e rang où ils jettent leur dévolu sur le défenseur Mark Stuart.
Ça n’a pas payé dit poliment Doré.
Le lendemain, au début du deuxième tour, le recruteur fait les cent pas. Les Bruins détiennent le 45e choix et doivent donc attendre 14 sélections avant de parler, dont celle du Canadien au 40e rang.
Le cœur me débattait à leur sélection, se rappelle-t-il.
Une frayeur vite dissipée par le doux nom de Cory Urquhart, la prise du CH ce jour-là.
Finalement, Patrice était là. Une chance qu’il était là. Dieu merci qu’il était là, martèle en crescendo Doré, comme s’il revivait la tension du moment.
Il était là et est devenu la pierre angulaire d’une organisation modèle qui se maintient au sommet plus de 20 ans plus tard.
Lundi soir, Patrice Bergeron fera son entrée au Temple de la renommée du hockey après une carrière hors norme, une coupe Stanley, deux médailles d’or olympiques, six trophées Selke et 1040 points en saison dans la LNH.

Alex Pietrangelo, Carey Price et Patrice Bergeron avec leurs médailles d'or aux Jeux de Sotchi, en 2014.
Photo : Getty Images / Bruce Bennett
Je n’ai pas connu Jean Béliveau, mais la manière dont les gens en ont parlé, ça me fait penser à Patrice, a laissé tomber Kent Hughes lors d’une rencontre avec Radio-Canada Sports au début du mois d’octobre.
À son année recrue à Boston, à 18 ans, il passait beaucoup de temps chez moi. Un jour, ma femme m’a dit : "Si nos enfants deviennent comme lui, on va pouvoir danser dans les rues. Et je ne parle pas de hockey", a ajouté le directeur général du Canadien.
C’est une meilleure personne que c’est un grand athlète, a conclu Hughes.
Et, pourtant, quel athlète.


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